Préambule :
Des amendements proposés par des députés de la majorité parlementaire lors de l’examen du projet de loi de modernisation de l’économie ont ouvert un large débat sur la loi du 10 août 1981 relative au prix du livre, dite « loi Lang ».
Les professionnels du livre, auteurs, traducteurs, éditeurs et libraires, rejoints par les bibliothécaires et de nombreux acteurs du livre en régions, ont expliqué d’une même voix que ces amendements remettaient en cause la loi de 1981 et menaçaient les équilibres du marché du livre, ainsi que la diversité de la création et de l’édition françaises. Leur mobilisation a été relayée par des membres du gouvernement. Madame Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication, a souligné combien cette loi restait un outil indispensable pour protéger la littérature. Madame Christine Lagarde, ministre de l’économie, de l’industrie et de l’emploi, quant à elle, a indiqué ne vouloir changer ni la politique du livre ni le système législatif actuel.
Les acteurs du livre sont néanmoins inquiets car beaucoup d’idées fausses sont colportées sur la loi par quelques multinationales du commerce culturel. Le lobbying qu’elles exercent auprès des parlementaires est à l’origine de ces amendements. Il vise à déréguler le marché du livre afin d’imposer un modèle commercial basé sur une volonté d’hégémonie et une stratégie purement financière. Derrière leurs arguments démagogiques mêlant modernité, défense du pouvoir d’achat et même écologie se cache un combat contre la création, la diversité, la concurrence et l’accès du plus grand nombre au livre.
Ce modèle culturel français, nous y sommes pour notre part indéfectiblement attachés. Ses vertus sont multiples. Avec plus de 2500 points de vente, le réseau des librairies est dans notre pays l’un des plus denses au monde. Il permet, aux côtés du réseau de la lecture publique, un accès au livre aisé et constitue un atout important pour l’aménagement du territoire et l’animation culturelle et commerciale des centres-villes. Ce réseau de librairies indépendantes cohabite avec d’autres circuits de diffusion du livre, les grandes surfaces culturelles, la grande distribution, les clubs de livres ou Internet. Depuis de nombreuses années et à l’inverse d’autres secteurs culturels comme le disque ou la vidéo, le marché du livre se développe sans qu’aucun circuit n’écrase ses concurrents. Chaque circuit joue son rôle et le consommateur bénéficie d’un véritable choix.
Pour la création et l’édition, cette densité et cette variété des circuits de vente du livre offrent à chaque auteur et à chaque livre le maximum de chances d’atteindre son public, qu’il s’agisse d’un premier roman, d’un ouvrage de recherche, d’un livre pour enfant, d’une bande dessinée, d’une œuvre traduite, du dernier roman d’un auteur connu, d’un livre pratique ou d’un ouvrage scolaire. Tous les livres pour tous les publics, voilà notre modèle.
Ce modèle, c’est la loi du 10 août 1981 sur le prix du livre qui en est le pivot et le garant. En permettant d’infléchir les règles du marché afin de tenir compte de la nature culturelle et économique particulière du livre, elle passe aujourd’hui pour l’une des premières véritables lois de développement durable. Elle confie à l’éditeur la fixation du prix des livres qu’il publie. Les livres se vendent au même prix quel que soit le lieu d’achat, dans une librairie, une grande surface ou sur Internet, durant au moins deux ans. Ce système évite une guerre des prix sur les best-sellers qui ne permettrait plus aux libraires de présenter une offre de titres diversifiée ni aux éditeurs de prendre des risques sur des ouvrages de recherche et de création qui ont besoin de temps et de visibilité dans les librairies pour trouver leur public.
De surcroît, le prix unique fait baisser les prix. Contrairement aux idées reçues, les chiffres de l’INSEE montrent en effet que depuis une dizaine d’années les prix des livres ont évolué deux fois moins vite que l’inflation.
En favorisant la richesse, la diversité et le renouvellement de la création et de l’édition, en lieu et place d’une standardisation si courante dans de multiples secteurs aujourd’hui, en permettant une variété et une densité de points de vente du livre particulièrement remarquables, en privilégiant une véritable concurrence au détriment de la « loi de la jungle » et en maintenant des prix beaucoup plus accessibles que dans la majorité des autres pays développés, le prix unique du livre est une chance pour le consommateur, pour le lecteur et pour notre culture.
La loi du 10 août 1981 n’est ni obsolète ni corporatiste. Si elle mérite un débat, c’est pour la rendre plus vivante et plus forte encore.
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Le chanteur Henri Salvador est mort, mercredi 13 février, à l'âge de 90 ans à son domicile parisien d'une rupture d'anévrisme, a annoncé sa maison de disques, Polydor. Né le 18 juillet 1917 à Cayenne, en Guyane, il avait fait ses adieux à la scène au Palais des Congrès à Paris, en décembre 2007.
Le portrait ci-dessous est paru dans Le Monde du 20 octobre 2006.
Le rire d'Henri Salvador ressemble à une pièce montée : en pyramide, en crescendo, en profiteroles, en cascades montantes. Toujours jeune marié, Henri Salvador, 89 ans, s'habille en costume blanc, col roulé rose-froufrou par-dessous, Nike profilées aux pieds. Et, puisqu'il habite place Vendôme, il vient déjeuner au Ritz en voisin. Et donc, il rit... du risotto, de la dame (ex-République soviétique) qui parle trop fort dans un portable trop neuf, du bon coup qu'il a joué au Copacabana Palace, à Rio de Janeiro, où il avait pris « une dégelée » avec Ray Ventura et ses Collégiens, qui fuyaient le nazisme pendant la seconde guerre mondiale.
Un bon coup, c'est-à-dire du farniente de client doré. Car, en 1942, les bourgeoises en fourrure et les play-boys du Copa avaient « fait la gueule ». Il avait fallu quelques jours, quelques facéties, pour les dérider. Henri Salvador avait remporté la partie, mais un manager habile lui présenta un contrat plein de zéros qu'il supprima après signature. Fauché comme les blés, il eut tout le loisir de se tailler une réputation, presque une légende, au Casino da Urca, à Rio, en bord de mer, avant que Ray Ventura ne lui renvoie un billet pour l'Europe via l'Amérique (du Nord).
Henri Salvador est américain. Du Sud, près de l'équateur, né en Guyane, père percepteur, mère d'origine indienne, d'Amazonie. Alors, Révérence est terriblement américain : brésilien, bien sûr, encadré par l'ombre tutélaire de Tom Jobim, et afro-américain avec du Ray Charles, Alleluia ! I Love Her So (devenu, dans la logique salvadorienne, Alléluia ! Je l'ai dans la peau !). Le tout est enveloppé de violons soyeux, en grand format, grands orchestres, grandes orchestrations, un choix opéré par Henri Salvador après avoir entendu Caetano Veloso au Théâtre du Châtelet à Paris en 2005. Le Brésilien y présentait Foreign Sound, somptueuses reprises de standards américains, arrangés par le violoncelliste Jacques Morelenbaum.
La même année, Henri Salvador quitte Virgin-EMI pour la maison de disques indépendante V2 - créée par Richard Branson en 1996, quatre ans après qu'il eut vendu Virgin Music à la multinationale britannique EMI. Premier signe du mariage réussi Salvador-V2 : l'exigence, acceptée, d'avoir Jacques Morelenbaum et d'enregistrer à Rio. Alors, voici Salvador au Copacabana Palace : « Trois semaines de plaisir. Piscine, apéro, sieste, et studio vers 18 heures. Un album sans souffrance. » Morelenbaum est aux manettes sur huit titres, les autres sont laissés à Mino Cinelu et Michel Coeuriot. Il y en a treize, puisque, porte-bonheur et superstition obligent, tout marche par treize chez Henri Salvador, « treize lettres à mon nom ».
« M. Treize » raconte des anecdotes. Caetano Veloso arrive dans le studio du quartier de Barra « complètement jet-lag, décalé, crevé. Il venait de Paris où il avait chanté en l'honneur de Pedro Almodovar à la Cinémathèque française. Je dis : c'est qui ce con ? » Catherine, l'épouse, souffle : « C'est Veloso. » Zut. Veloso n'a jamais cessé de chanter Dans mon île, dédiant avec chic la chanson à son compositeur, « le grand Henri Salvador », devant des salles françaises éberluées, pour qui Salvador n'était qu'un comique démodé. C'était avant Chambre avec vue, deux millions d'albums vendus en 2000, un balancement, une tendresse, un velouté proche du Salvador de Dans mon île précisément (Maurice Pon/Henri Salvador, 1957).
Le Brésil, drôle de pays au sud de Cayenne, lui fait la fête : Lula le décore (grand-croix) en 2006, le ministre de la culture (Gilberto Gil) prend sa guitare. On réserve le Copacabana Palace, un nom qui fait rêver. « Le jour de notre arrivée, tout le personnel est au pied des marches. Ils se demandaient si c'était le vrai Salvador, ils me touchaient ! » Du pur Salvador, plein de certitudes et d'amplification.
La vérité, c'est qu'Henri Salvador enregistre un disque à 89 ans en ayant perdu sûrement de la souplesse de voix - explication de la vieillesse : « A la pétanque les boules deviennent de plus en plus lourdes » - mais rien de sa couleur. A son âge, « les gens chevrotent » ; pas lui. Il ne fume pas, se couche tôt, mange sain, pratique le yoga « respiratoire » depuis toujours.
« Ma mère m'avait donné deux secrets... Une recette d'onguent avec de l'huile et des herbes contre les serpents et... » le second, il l'a oublié. Cela lui reviendra quand il sera vieux [ rire]. Un Noir sans âge lui a enseigné où chercher de l'or en Guyane. Il peut retrouver. Sa mère lui chantait des chansons d'une voix merveilleuse. Il en a fait Le Loup, la Biche et le Chevalier. Boris Vian lui a appris que l'argot collait au jazz, mais avec des mélodies « soyeuses ». Il en a fait le Blues du dentiste. De tout cela, il a appris que « le doute suit la certitude de près ».
De ces années dorées, Henri Salvador ressort Cherche la rose (chantée ici en duo avec Caetano Veloso), sur des paroles de René Rouzaud (1905-1976, auteur notamment de la Goualante du pauvre Jean pour Edith Piaf). Ecrits cette année, des textes de Claude Moine (Eddy Mitchell pour L'amour se trouve au coin d'la rue, jazzy), de Georges Moustaki (une adaptation d'Eu sei que eu vou te amar, de Tom Jobim), de Gisèle Molard, 73 ans, écriture de jeune fille (La vie c'est la vie : « Il faut se la vivre »). Et Daniel Schmitt, vieil ami cannois, qui lui a envoyé par fax Mourir à Honfleur, magnifique hommage à l'écrivain Françoise Sagan, au lendemain de sa mort, le 24 septembre 2004.
Véronique Mortaigne